Le Petit Joueur d’échecs, de Yôko Ogawa

Le Petit Joueurs d'échecs, de Yôko Ogawa.Le Petit Joueur d’échecs, de la prolifique Yôko Ogawa, vient de sortir en poche.

 

J’aime beaucoup Yôko Ogawa. J’aime son habileté à faire surgir dans ses récits l’étrange et le surnaturel, l’incongru et le grotesque. J’aime sa façon de tisser des liens profonds entre enfants et vieillards. J’aime l’importance qu’elle accorde à la mémoire, aux souvenirs, aux objets qui racontent des vies, aux attaches entre morts et vivants. J’aime ses histoires laissées en suspens. Je ne pouvais donc pas ne pas aimer Le Petit Joueur d’échecs…

Un petit garçon orphelin, né les lèvres soudées, rencontre un jour un homme monstrueusement obèse qui vit dans un vieux bus immobile. Il lui enseigne les échecs, que le petit garçon pratique blotti sous la table, un chat dans les bras, écoutant le son des pièces sur l’échiquier. Mais le maître meurt, et le garçon décide de ne plus grandir – « grandir est un drame »– afin de ne jamais quitter son refuge. Son talent va bientôt le conduire dans un club sélect, où il sera aux commandes d’un vrai-faux automate surnommé « little Alekhine », du nom du fameux champion russe. Puis dans une maison de retraite où séjournent d’anciens membres de la fédération des échecs… C’est un garçon solitaire qui depuis toujours s’est inventé de poétiques amis, comme lui confinés en un minuscule espace – Indira, une éléphante au sort tragique, Miira, une petite fille disparue entre des murs étroits. De sa naissance, il a gardé des stigmates (des lèvres où a été greffée la peau de ses mollets et où poussent des poils disgracieux) et le silence. Peu loquace, le petit joueur ne parle longtemps que lorsqu’il parle d’échecs. Il a tôt compris que sur l’échiquier la poésie n’a pas besoin de mots.

Au fil de ce récit émouvant, on croise des personnages surprenants: une grand-mère et son inséparable chiffon, une énergique infirmière en chef, une gracile jeune fille à la douce colombe, des mécaniciens jumeaux, une vieille demoiselle bienveillante… Et bien sûr le maître, figure paternelle qui allie à une apparence difforme l’élégance du geste et la sagesse du conseil. Yôko Ogawa dessine avec sa grâce coutumière une touchante figure d’enfant, fragile et résolu et signe là un joli roman d’apprentissage.

Bonne nouvelle en guise de post-scriptum : de nombreux livres de Yôko Ogawa sont en attente de traduction. On compte donc sur Actes Sud, qui la publie en France !

L. F.

Le Petit Joueur d’échecs, de Yôko Ogawa, éd. Actes Sud, collection « Babel », 330 p., 8.70 €.

L’extrait

 – Je vois très bien le genre de personnes qui vous a initié aux échecs, vous savez, lui dit un soir [la vieille demoiselle] au cours du jeu.
Son élocution, en véritable demoiselle, était distinguée, mais sa voix  était bien celle d’une demoiselle, comme le garçon l’avait surnommée en son cœur.
– Vous ne croyez pas que celui qui vous a enseigné la manière d’aligner ou de déplacer les pièces influe grandement sur votre vie de joueur d’échecs. Pour celui qui pratique les échecs, c’est comme une empreinte digitale.
Tout en continuant à parler, la vieille demoiselle fit bondir son cavalier en c3.
– Une fois qu’elle est imprimée, l’empreinte ne disparaît pas de toute la vie, elle est différente des autres et devient la marque unique de cette personne. Même si l’on pense jouer à sa fantaisie, on ne peut échapper à la sensation des pièces telle qu’on nous l’a fait découvrir. Cette empreinte gravée au fond de nous constitue à notre insu la base de notre idée des échecs. Courageuse, elle donne un jeu courageux, émouvante un jeu émouvant, et perspicace un jeu perspicace.
Le petit joueur d’échecs se lança avec le fou en b4.
– Votre professeur devait avoir une bonne oreille. Il était certainement capable d’écouter avec persévérance la voix des pièces. Il devait leur accorder plus d’importance qu’à sa propre voix. Je le sais à vous voir jouer.
C’est exact, le maître était ainsi, faillit crier le petit joueur d’échecs, qui porta précipitamment ses mains à sa bouche en serrant les lèvres.

 

 

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s